L’eau qui tue

Vendredi 31 décembre 2004

Que dire sur cette tragédie… Le Tsunami qui a ravagé les côtes d’Asie du Sud dimanche dernier est la catastrophe naturelle de ce type la plus grave jamais enregistrée. Plus de 125 000 morts au jour d’aujourd’hui.

J’avais des amis en Inde du Sud, à Madras, sur la pointe sud du pays, des pêcheurs… Ils sont sans doute morts.

Si vous pouvez lire ce carnet, vous avez les moyens de faire un don pour aider ceux qui sont encore vivants. S’il vous plaît. Le lien pointe vers le site de Médecins Sans Frontières, mais vous pouvez donner via n’importe quel autre organisme : la Croix-Rouge Française, la Croix Rouge Canadienne, le Secours Populaire Français, Care Canada… L’important, c’est de donner.

Et s’il faut encore vous convaincre, regardez la vidéo ci-dessous, filmée par un touriste pris au piège dans une salle de restaurant, au rez-de-chaussée d’un hôtel, quelque part où le raz-de-marée à tué. Attention, c’est très impressionnant.

À Sylvie

Jeudi 23 décembre 2004

Sylvie, je ne te connais pas, tu ne me connais pas. Tu ne me dois rien, et pourtant, tes mots sages me font du bien…

Comme on dit, il y a une vie hors du blog. Une vie dont les textes que j’écris ici n’en dévoilent qu’une petite, une minuscule partie. Aussi, une vie qui continue après ces textes. Peut-être qu’un jour, quand je me sentirai capable de le faire, hors d’atteinte de ces émotions dans lesquelles je suis submergé en ce moment, je raconterai tout ça ici.

C’est vrai que ces mots vous sont donnés bruts de décoffrage, sans explication, libres d’être interprétés et ressentis par le lecteur. Ils sont parfois violents, parce qu’écrits sous le coup d’une vive émotion que seul ce moyen d’expression permet de canaliser et, du coup, de me libérer. Car là est la raison de l’existence de ce carnet : me délester de choses que je préfère sortir de moi plutôt que de les voir se gangréner dans ma tête.

Mais une fois la tempête passée, les nuages finissent toujours par s’écarter et la tempérance revient avec la réflexion.

Je suis à un moment assez difficile de ma vie, de remises en question, d’interrogations. J’avoue que je ne m’y attendais pas. Mes sentiments sont mis à très rude épreuve et j’ai des choix ardus à faire.

Je peux comprendre qu’il est difficile de capter parfois le sens des choses rapportées dans ce carnet, puisqu’ici se trouve le trop-plein de ma vie. Mais cette vie comporte beaucoup plus d’événements, heureux ou malheureux, qui ne sont pas — et ne seront jamais — consignés par écrit. Normal de ne pas toujours réussir à lire entre les lignes, mes mots ne font que nourrir votre imagination.

Toutefois, je dois dire que la lucidité dont vous faites parfois preuve est déconcertante. Ça fait du bien.

Pour finir, Sylvie, les mots sont figés mais les idées bougent… et avancent : depuis que j’ai écrit ces billets, ma tête fonctionne à plein régime et je m’évertue à voir ce que je peux faire pour améliorer cette situation (qui, encore une fois, est bien plus complexe que ce que je vous en dis).

Je veux trouver une solution, parce que je veux n’avoir aucun regrets ni remords. Parce que je continue à y croire. Parce qu’on n’a qu’une vie et que je vieillis. Parce que, malgré tout, la vie, cette putain de vie, cette salope d’existence, mérite qu’on s’intéresse à elle.

Mardi 21 décembre 2004

veux partir je veux partir je veux partir je veux partir je veux partir je veux partir je veux partir je veux partir je veux partir et retrouver ce que j’ai perdu ce que j’ai laissé ce que j’ai abandonné mon père mon père putain mon père j’en crève je l’ai laissé sans moi et moi sans lui trois ans trois années où j’aurai pu être là juste être là et rien d’autre égoïste égoïste je n’ai pas su l’aimer assez je n’ai pas su le comprendre j’aurai tant voulu tant voulu le voir vieillir juste le voir un peu plus le connaitre le découvrir je l’ai perdu perdu perdu merde il me manque il me manque tellement

Tellement.

Vide

Lundi 20 décembre 2004

J’ai appelé ce matin l’île d’Oléron, Françoise, pour lui annoncer que je veux rentrer en France et pour avoir son avis. Je n’ai pas eu le temps de le lui dire, elle l’avait deviné, juste au son de ma voix.

Mes craintes sont fondées : c’est difficile de trouver un emploi sur l’île d’Oléron. Elle me conseille d’y aller quelques jours, quelques semaines, pour tâter le terrain, pour me faire une idée. J’ai juste peur de ne plus vouloir revenir. Malgré tout, je veux vraiment arrêter les dégâts ici. Je me sens m’étioler, me pourrir à vue d’œil. Je passe mes journées à me morfondre et mes nuits à cogiter. Je ne pense qu’à ça, partir.

J’ai l’impression que je vais finir par me détruire totalement, m’effondrer sur moi-même, comme une vieille cabane moisie qui s’écroule.

Comment décrire cet état ? Se sentir vide, avoir le cœur qui se serre chaque seconde, avoir envie de pleurer sans qu’une larme ne coule. Avoir envie de dormir, longtemps, sans se réveiller, juste pour être bien, comme dans un cocon, à l’abri de tout. Ne plus penser, surtout, à toutes ces choses qui vrillent et torturent l’esprit, ne plus avoir ni interrogations, ni problèmes impossibles à résoudre.

Et ce froid, glacial, cruel, cette température qui ne cesse de baisser et ne laisse aucun répit, qui fige et gèle tout, même les âmes, surtout les âmes, de ce grand pays inutile.

je veux partir je veux partir je veux partir je veux partir je veux partir je veux partir je veux partir je veux partir je veux partir je veux partir je veux partir je veux partir je veux partir je veux partir je veux partir je veux partir je

Inutile et invisible

Dimanche 19 décembre 2004

Il aura suffit que la nuit soit passée pour relire mon billet précédent et me demander si tout ce que j’y décris correspond vraiment au malaise que je ressens. Oui, en partie.

Comme l’a dit Clodoweg en commentaire à ce billet, ma souffrance vient du fait que je me sens inutile, inexistant. On peut me donner n’importe quelle occupation, n’importe quel passe-temps, ce dont j’ai véritablement besoin pour me sentir exister socialement est un emploi. Tout autre ersatz, tout autre placebo ne me sert à rien.

Forcément, la saison n’est pas propice aux idées claires lorsqu’elles sont déjà embrouillées. Et puis, cette période des fêtes est, pour moi, très difficile. Je repense à l’année passée, et je sombre dans une mélancolie, une tristesse sans fond. Mon père me manque. Mon pays aussi me manque, et j’éprouve de plus en plus le besoin de m’y réfugier, de m’y protéger. Oui, c’est vrai que je ne me sens plus vraiment à ma place ici, mais est-ce dû la situation dans laquelle je me trouve ? Ou bien est-ce un mal-être plus profond ? Je ne sais vraiment plus.

Tout ce que je sais est que j’ai besoin de me retrouver en « terre connue », là où j’aurai enfin l’impression de ne plus être totalement mort, de ne plus être un étranger pour personne, d’exister un peu, juste un peu.

Il faut que je le dise, que je l’écrive

Dimanche 19 décembre 2004

Alors que je suis en train d’en parler avec Marc sur Internet, le seul qui sait tout ce que j’ai dans la tête en ce moment, ça me jaillit à la gueule, comme une évidence : je ne suis pas bien ici. Même pire : je commence à avoir l’endroit, les gens, ce pays en horreur.

L’écrire me rend malheureux, et je sais que Cyril va lire ce texte. Mais je ne peux continuer à me mentir à moi-même. Je veux rentrer chez moi. Ce n’est plus juste une envie, c’est un besoin, une urgence. Pour ne plus avoir à me sentir jugé, sous-estimé, pour ne plus me sentir incompris, inférieur, pour ne plus avoir à penser à ces manques que je pensais pouvoir supporter, et que je ne supporte plus.

Constat d’échec. Constat d’erreur. Constat de vie foirée. Je n’en dors tout simplement plus, je ne vis plus, me laisse aller. Ici ou ailleurs, je préfère ailleurs.

Plus rien ni personne ici ne me retient. Je veux juste partir. Et je sais que je ne me retournerai pas, pas une fois. Et que je ne reviendrai pas non plus si je pars. Jamais. Que je ne chercherai pas à conserver un quelconque lien. Plus maintenant. Tout me fait trop horreur. Qu’on ne me juge pas, ça ne servirait à rien. Je crois que ma décision est prise.

Il faut que je fasse quelque chose, tant qu’il est encore temps.

Les copains d’abord

Mercredi 15 décembre 2004

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Je m’ennuie de mes amis, ceux qui sont en France et que j’ai laissés derrière moi. Peut-être à cause des fêtes qui sont déjà là, ou tout simplement parce que je n’ai que ça à faire, à penser à eux.

Je m’ennuie de nos rencontres, de nos complicités et de ces moments passés ensemble, à rigoler, à plaisanter et à dire n’importe quoi, de ces discussions plus sérieuses où l’on se confie, se découvre encore un peu plus.

Je m’ennuie de nos visites mutuelles, de ces repas improvisés, organisés sur le pouce, chez les uns et les autres, ou au restaurant.

Je m’ennuie de nos coups de téléphone, juste pour prendre des nouvelles, de ceux passés pour entendre leur voix amicale, chaleureuse, réconfortante.

Je m’ennuie de ne plus être dans leurs sorties, dans leurs fêtes et leurs anniversaires, dans leurs célébrations et leurs folies.

Je m’ennuie de ne plus être dans leurs éclats de rire, leurs sourires, leurs confidences et leurs peines, leurs joies et leurs déceptions.

Je m’ennuie d’eux et j’ai peur qu’ils m’oublient.

Un suppo et au lit

Dimanche 12 décembre 2004

J’ai passé presque deux heures à déneiger hier matin. Cinquante centimètres de poudreuse tombés en 24 heures. Mais j’ai fait ma part : l’accès de la porte arrière de l’appartement à la ruelle, derrière chez nous, est totalement dégagé (ce qui représente une sacrée distance, puisque nous sommes au deuxième étage et devons donc passer par un petit labyrinthe de pontons en bois, reliés entre eux par des galeries et des escaliers de métal, le tout suspendu entre les toits. Et moi qui ai le vertige…) et, surtout, la voiture est libérée. J’ai dû faire clignoter les phares à l’aide de la télécommande pour la repérer le long du trottoir, elle était totalement enfouie sous la neige.

J’étais pourtant content de moi, et avais le sentiment d’avoir payé mes efforts en transpiration et en calories brûlées. Il faut croire que je me suis trompé.

Maux de ventre dès le milieu de la nuit, grosse diarrhée, fièvre et mal de tête, nausées, frissons et courbatures. Je me sens épuisé et vidé (au propre comme au figuré). Ce que je pense être une grippe intestinale ne m’autorise pas à quitter le lit, sauf pour courir aux toilettes. J’ai la gorge sèche et n’ai vraiment pas faim. Je m’oblige toutefois à boire de l’eau, au moins pour faire passer les pilules d’Ibuprofène et de charbon, et à manger quelques yaourts, histoire de reconstituer un peu de flore intestinale.

Cette fois, c’est un repos forcé, bien éloigné de la flemme volontaire d’hier… La journée va être longue, je déteste ça.

Tempête et Isabelle

Samedi 11 décembre 2004

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Des tonnes de neige sont tombées cette nuit, la ville est dans le coton. Rien d’autre à faire aujourd’hui que de cocooner, bien au chaud, tranquille et serein, avec quelques DVD.

Adèle H., Camille Claudel, La reine Margot.

Trois belles filles rien que pour moi, avec moi, sous la couette. Ça va être bien.

Littérature 101

Vendredi 10 décembre 2004

Voici un échange de courriels entre Michel, un ami et moi, suite à mon billet précédent, Dilemme. Il n’est là que pour donner un éclairage différent des choses.

La question est de savoir ce que tu attends des autres, de ceux qui te lisent. Tu sais, ils ne sont pas différents de ceux qui ne te lisent pas : il y en a des intelligents, il y en des moins intelligents, il y en a qui sont ouverts et d’autres qui s’avancent bardés de tous leurs préjugés. Il en va du monde virtuel comme du monde réel. Ceux qui le peuvent, ceux qui le veulent comprendront ce que tu as le goût ou le besoin de raconter, d’autres ne comprendront rien et d’autres encore ne seront pas intéressés. Je pense sincèrement que le premier lecteur, le lecteur le plus important c’est celui qui écrit. Dis ce que tu as à dire, écris ce que tu as à écrire.

Il y a le contenant et le contenu, le signifiant et le signifié comme disent les intellos. Le contenu, les sentiments, les émotions, les réflexions même si tu veux les partager t’appartiennent d’abord et la réaction des gens ne dépendra pas de toi, mais bien de leur éducation ou de leur culture. C’est par le contenant, la forme, le style, ton style que tu pourras, peut-être, les amener soit à comprendre clairement ce que tu veux exprimer, soit à s’y intéresser, soit à ressentir ce que tu as voulu faire passer.

Il faut, je crois, plonger creux au fond de soi pour écrire un bon texte, mais aussi, une fois qu’il est écrit, savoir s’en détacher. Car à s’ouvrir… on s’expose. On ne peut qu’espérer que ceux qui aiment aiment pour les bonnes raisons et que ceux qui n’aiment pas sachent faire de leur désaccord une critique constructive. On écrit pas pour se faire aimer mon chum on écrit parce qu’on a quelque chose à dire. Tu as dans ta vie quelques personnes qui t’aiment déjà et ça ne changera pas. On aime les gens pour ce qu’ils sont, non pour ce qu’ils font ou ce qu’ils ont, enfin bon c’est mon opinion…

Tu as raison dans ce que tu dis, sauf que je ne me reconnais pas là-dedans. Je n’écris pas pour me faire aimer, car je ne suis pas écrivain. Si mon écriture plaît, tant mieux, ça me rassure et ça m’est utile de le savoir si je veux inventer et raconter une histoire, juste pour le plaisir de la narrer, de la donner aux autres.

Ce n’est pas le cas ici, ce n’est pas la vocation de mon carnet. La raison de son existence est plus profonde [...]. Ce carnet est comme mon psy : je lui raconte ce que j’ai dans la tête et sur le coeur, et il m’écoute. C’est tout. Je ne lui demande rien de plus. Juste un conseil, un avis de temps en temps. Mais certainement pas de m’aimer.

Je n’attends rien de personne, franchement. Je te l’ai dit, j’ai encore des choses à exprimer qui n’ont rien à voir avec la littérature ou la culture. Le style n’est là que pour me donner le souffle de les dire, pour faire croire, peut-être, que le simple plaisir des mots agencés est la motivation. Mais c’est faux. Je pourrai dire les choses bien plus directement, avec beaucoup moins d’arabesques, de fioritures, de décorations autour. Je pourrai, mais je ne pense pas que je le supporterai. Je dis bien « je », car seul moi est important dans ce cas-là. Ceux qui me lisent peuvent décider d’éteindre l’ordinateur si ce qu’ils voient ne leur plaît pas, ou leur semble trop difficile à lire. Moins d’une minute après, ils n’y penseront plus. Moi, j’y penserai de longues heures, des jours, peut-être des mois.

Malgré tout, je pense à eux. J’ai déjà raconté des choses difficiles pour moi, et peu de gens ont réagi. J’avais besoin de savoir si cette absence de réaction était due à un faible lectorat, à de l’indifférence, à de l’humilité, ou bien à des choses qui pourraient être plus difficilement supportables pour moi si elles apparaissaient maintenant.

Je ne cherche pas à ce qu’un psy m’aime ou me félicite, mais je veux encore moins qu’il me juge, qu’il me fasse mal, même si je sais que je ne serai jamais à l’abri de ça. J’ai juste besoin de savoir qu’il est là et qu’il m’écoute… Même s’il peut parfois faire semblant. »