La Jonchée

Dimanche 17 avril 2005

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C’est en bien y pensant que l’on se rend compte à quel point les bons souvenirs sont souvent liés aux plaisirs de la table… et plus spécifiquement aux desserts.

Il en est un dont je me souviens comme d’un véritable trésor, du fait que ma mère ne le faisait pas souvent, tant ses ingrédients ne sont pas communs et sa préparation subtile. Mais lorsque maman décidait qu’une petite jonchée s’imposait, alors je ne pensais plus qu’à ça, tant le goût de ce dessert est divin.

Mes premiers souvenirs de jonchées sont vraiment anciens. Je crois que je devais avoir sept ou huit ans lorsque j’ai découvert ce délice pour la première fois. La grande cousine de ma grand-mère, Louise Coussy, aimait m’en préparer, juste pour moi, car elle savait combien j’aimais ça…

Louise était une vieille femme joyeuse et radieuse, au visage doux et bienveillant. Ses multiples rides n’arrivaient pas à dissimuler cette jeunesse éternelle que l’on pouvait deviner dans ses yeux rieurs. Elle était la grand-mère paysanne par excellence, telle qu’on l’imagine dans les contes de fées. Avec sa grande robe ample bleu foncé recouverte d’un long tablier gris, sa blouse et ses cheveux argentés coiffés en chignon, elle semblait sortie d’un autre siècle.

Je l’adorais.

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Elle vivait avec son mari Fernand, un grand gaillard rigolo et farceur, dans la première maison du village. De chez nous, je la voyais s’affairer à ses fourneaux et faire des allers-retours entre leur maison et sa cuisine qui était à l’extérieur, de l’autre côté du jardin, dans une sorte de maisonnette minuscule, construite de pierres et de chaux (sur la photo ci-contre, la cuisine est la cabane avec une toute petite cheminée sur le toit en pente, à l’extrême gauche du portail). Là se trouvait tout son trésor : ses poêles, ses casseroles, ses fourneaux.

Et puis, de temps en temps, la fameuse jonchée. Ce dessert paysan d’aspect si simple, presque misérable, mais dont la saveur est digne des plus grandes tables gastronomiques.

Louise. Le village a beaucoup perdu quand elle est morte, il y a une bonne vingtaine d’années… Mais ainsi va la vie.

Pour préparer ce dessert oléronais* extraordinaire qui, il me semble, remonte au moyen-âge, il vous faudra un litre de lait cru (de ferme de préférence), une demie cuillerée à café de présure (pour faire cailler le lait), une demie cuillerée à café d’eau de laurier amandé (l’eau de laurier peut – encore – se trouver en pharmacie), un petit pot de crème fraîche, et vient presque le principal : des joncs cueillis dans les marais, cousus ensemble en quatre rectangles de 40 cm sur 40 cm. Je vous avais prévenu, les ingrédients et les accessoires sont assez difficiles à obtenir, mais il en est ainsi des recettes locales très anciennes.

Lorsque tout est réuni, il vous suffit de faire cailler le lait à l’aide de la présure, puis de le parfumer à l’eau de laurier amandé. Lorsqu’il devient sur, il faut l’étaler au milieu des joncs et rouler ceux-ci pour que le petit lait s’égoutte. Ensuite, vous mettez tout ça au frais. Au moment de servir, déroulez les joncs, déposez la jonchée sur une assiette puis nappez là d’une crème parfumée à l’eau de laurier amandé. Vous pouvez également la saupoudrer d’un peu de sucre.

En fait, la jonchée est une manière d’utiliser le lait caillé. Les égouttoirs sont fabriqués avec des joncs de marais, car ils donnent un goût légèrement amer à la préparation, ce qui est toute la particularité et la magie de ce dessert. D’ailleurs, là se trouve la difficulté : savoir à quel moment il faut servir la jonchée, pour que le fromage (puisque c’est bien de cela dont on parle) ne soit ni trop peu, ni trop amer. Avec un peu de pratique, vous trouverez et obtiendrez le goût que vous préférez ! Malgré tout, je sais qu’il est pratiquement impossible de trouver des joncs de marais. Par contre, il est impératif d’étaler le lait caillé sur ce type de filtre. Vous pouvez donc utiliser par exemple ces sets de table tressés en paille ou en fins bâtonnets, comme on trouve parfois dans les boutiques chinoises.

Croyez-moi, le jeu en vaut la chandelle et si vous vous attelez à la tâche et parvenez à réaliser ce dessert, vous comprendrez à quel point la jonchée est unique et magique.
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*Je précise oléronais, car sur le continent, la jonchée devient le caillebotte, qui est une recette que l’on trouve dans le reste des Charentes et jusqu’en Pays de Loire. C’est un peu différent, c’est aussi à base de lait caillé, mais c’est selon moi bien moins raffiné… Par contre, c’est plus simple à préparer. Je vous en indiquerai la recette si vous le désirez.)

16 réponses vers “La Jonchée”

  1. Clodoweg a dit

    Je connaissais déjà la recette des moules à la planche, mais celle de la jonchée m’épate vraiment. La cuisine d’Oléron est très créative.

  2. Jacjac a dit

    Merci d’écrire ça si bien. Salut de Charente, d’Angoulême.

  3. Marc a dit

    Ça me fait toujours plaisir de voir un charentais passer par ici !

  4. Kareen a dit

    Je ne suis pas très douée en cuisine mais j’aimerais retrouver ce dessert de mon enfance, « la caillebotte ». Ma grand-mère la préparait merveilleusement bien… J’ajoutais du sucre, de la confiture de cerises… Les adultes versaient un peu de cognac !!!!

    Je n’arrive pas à cailler le lait correctement. J’achète de la présure en pharmacie et j’utilise du lait de ferme . Ou se trouve l’erreur ? Chez la cuisinière très certainement… Merci de donner la recette.

    À bientôt pour un petit coucou.

  5. Marc a dit

    Message reçu, Kareen, pour la recette. Simplement, laisse-moi un peu de temps, je suis très occupé en ce moment et n’ai pas trop le temps de m’occuper de ce carnet.

    Mais je ne t’oublies pas, promis !

  6. Kareen a dit

    OK Marc, no problem…

    Je pars pour les US début Juillet et je reviens fin Août, début Septembre.

    C’est sympa ici , cette délicieuse sensation d’être en famille alors que je ne suis qu’une inconnue. Très belle, ton histoire de la jonchée… j’ai été trés émue par ton récit.

    Merci Marc…

  7. Marie Notton D’Astarac a dit

    Il ya + de 20 ans maintenant, j’ai découvert les jonchées par des amis rochefortais sur le marché de Rochefort. Je les ai perdus de vue depuis et donc je n’en ai jamais remangé, mais je serais bien allée à pied du sud du Périgord ou je vis, jusque là-bas pour en retrouver, tant le souvenir reste extraordinaire.

    Dans cette recette, la difficulté, outre les roseaux, semble vraiment être le laurier amandé. Je doute qu’en dehors de cette région, on ne puisse en trouver en pharmacie, mais merci encore pour l’évocation, les conseils et la recette.

  8. Marc a dit

    Bonjour Marie et merci pour votre commentaire.

    En effet, les ingrédients permettant de réaliser cette recette sont particulièrement difficiles à trouver. Néanmoins, je vais me renseigner auprès de ma famille qui se trouve sur l’île pour savoir où on peut se les procurer (au moins dur Oléron).

    D’autres recettes charentaises vont venir, mais ailleurs qu’ici, ce carnet est désormais fermé. Il vous suffit de cliquer sur mon nom ci-dessous et vous y serez.

    Au plaisir de vous y retrouver !

  9. Bernard Stéphan a dit

    Sur mon blog, diverses questions pour mes recherches. Qui peut y répondre ?

    http://periberryblog4evercom.blog4ever.com

  10. Mumubiquette a dit

    Bonjour, je suis chevrière fromagère deu pays du fromage de chieuve pour ne pas citer notre bon Berry, et lors d’une visite sur le marché de La Rochelle, j’ai demandé à une fermière la recette de cette fameuse jonchée pour la mettre en pratique, mais point de recette elle n’a voulu me donner et comme par magie, grâce au net, miracle ! Je vais pouvoir réaliser cette petite merveille, mais il faut trouver de l’eau de laurier et là…

    Merci MARIE pour ce petit clin d’œil, elle n’est pas belle la vie…

  11. Mahiette Chantal a dit

    Native de Charente Maritime, plus exactement de Rochefort, j’adore cette recette et en ramène chaque fois que je peux m’y rendre.

    J’aimerais bien essayer de faire des jonchées, mais ne sais pas où me procurer de la présure.

    Merci d’une réponse et de votre très beau commentaire.

  12. Jérôme a dit

    Bonjour. Moi aussi je suis natif de Rochefort et j’ai été élevé à Port des Barques où ma marraine me préparait des jonchées à chaque fois que j’y allais en vacances.

    Un met plus que délicieux, mais il est très dur de trouver l’eau de laurier amandé et les joncs cousus. Malheureusement quand ma marraine est décédée je n’ai pas pu récupérer les joncs.

    Donc, ma question est : où pourrais-je en trouver pour pouvoir perpétuer cette recette de fromage ? merci.

  13. Marc a dit

    Hélas, je n’ai pas la réponse aux deux questions précédentes… C’est ainsi que certaines recettes meurent !

  14. Kitoune a dit

    Chez nous en Savoie, on mangeait aussi cela, on disait « la caillée ». On la disposait dans une assiette un peu creuse sur laquelle on faisait couler la bonne crème retirée sur le lait la veille ! Un délice de ma grand-mère aussi. Aujourd’hui, je viens de trouver dans mon supermarché de la présure et je suis en train de refaire cette « caillée », mais j’ai acheté de la crème malheureusement en brique ! Dommage.

  15. Roger a dit

    La jonchée paysanne était un fromage très répandue en Haute-Bretagne (on en fabrique encore dans quelques secteurs). Mon grand-pêre vannier à Rannée (35) fabriquait à la demande des petites nattes en jonc. Les livres anciens sur les fromages classe la jopnchée paysanne comme étant un fromage breton (on devrait peut être dire un caillée) très populaire. La natte de jonc était attaché pour faire comme un petit bateau, décoré parfois avec des fleurs et servi avec des petits fruits. C’était un plat de gourmet et le jonc avait sa part dans le gout. Je n’en n’ai jamais gouté tant c’est devenu rare chez nous maintenant. Encore une preuve des liens qui peuvent exister entre contrées maritimes … Une association paysanne est entrain de faire un travail de transmission sur cette recette (dnas les cotes d’armor et en ille et vilaine)

  16. Roger a dit

    J’ai retrouvé la recette de la jonchée bretonne pp 38-39

    BABET-CHARTON – De bons fromages par tous et partout. Deuxième édition.
    P., Librairie agricole de la Maison Rustique, 1931. In 12 broché, premier plat illustré, 93 pp. + table avec 53 figures.
    première édition 1925

    il y a un dessin qui représente la jonchée décoré de fleurs dans son petit panier de jonc (une natte ressérée à chaque bout). Si ça t’interrese je peux t’envoyer la page par mail.

    Un site Néerlandais sur les fromages associe le terme “jonchée ” au “panier de jonc necessaire à la confection de la jonchée bretonne”

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