Explications – Partie 18, épilogue
Lundi 29 août 2005
Aujourd’hui, je commence ma quatrième semaine de travail à cette nouvelle place.
Il y a quelques conclusions et quelques leçons à tirer de cette – longue – histoire.
1 – Ici, ne jamais parler d’argent. Ne jamais divulguer son salaire. Ne jamais connaître celui des autres personnes avec qui on travaille. C’est très mal vu, c’est tabou, ça peu même être un motif de licenciement.
2 – L’individualisme et la crainte de perdre son emploi sont omniprésents. Une paranoïa liée au fait que toute personne est éjectable, facilement, quasiment du jour au lendemain. Pratiquement aucun recours.
3 – Malgré ce que l’on dira, mes expériences ainsi celle de personnes que je connais, me font dire qu’ici, si être français n’est déjà pas évident, ça l’est encore moins lorsque l’on est confronté au marché du travail. Certaines rancoeurs ont du mal à se faire oublier.
4 – Rien, jamais rien, n’est définitif. Il suffit de le comprendre et d’en tirer avantage.
5 – Mon expérience est unique, mais chaque élément qui la compose peut arriver à n’importe qui. C’est juste l’agencement particulier de ces évènements qui a rendu cette histoire improbable réelle. Un peu comme une fiction, avec rebondissements, coups de théâtre, etc., comme le dit très justement Clodoweg dans un précédent commentaire. Une histoire banale que j’avais envie de raconter, car vécue intensément.
6 – J’aime mon nouveau boulot. De vraies responsabilités, une vraie équipe de travail, de vraies implications. On obtient toujours que ce que l’on mérite ? C’est peut-être vrai. On en reparlera dans quelques semaines.
En attendant, on peut passer à autre chose !
Explications – Partie 17
Samedi 27 août 2005
Je ne parlerai à Marie que le mardi suivant.
Effectivement, elle n’a dit que du bien sur moi, ce dont je ne doutais pas. Elle m,explique que Jonathan a posé beaucoup de questions, dont certaines assez directes, la discussion téléphonique à été assez longue. Même si je savais que Marie me mettrait en avant, je suis rassuré de l’entendre m’expliquer tout ça. Il ne me reste plus qu’à attendre, qu’à espérer. Je ne peux m’empêcher de consulter dix fois par jour la messagerie de mon portable et celui de la maison à Montréal. Si j’ai une réponse positive, c’est par téléphone que je l’aurai et, selon moi, vu que Jonathan s’est renseigné sur moi auprès de Marie, la nouvelle, bonne ou mauvaise, ne devrait vraiment plus se faire attendre. Et puis s’il a contacté Marie, il a sans doute appelé Mary aussi, car je l’avais inscrite sur ma liste des personnes à contacter. Elle m’avait gentiment autorisé à le faire, m’assurant de son soutien et de son aide.
En attendant, je dois faire ce que j’ai à faire ici, c’est la raison pour laquelle j’ai fait ce voyage : je dois vider la maison. Mon oncle m’apporte sa remorque, je vais pouvoir la remplir et jeter son contenu à la déchèterie.
Mais la tâche est bien plus difficile à accomplir qu’il n’y paraît. Je dois ouvrir chaque armoire, chaque placard, chaque tiroir et en examiner consciencieusement le contenu. Forcément, je tombe sur des objets, des photos, des choses qui me ravivent la mémoire, me font me souvenir de moments oubliés, d’instants profondément enfouis dans les méandres de ma mémoire. Des visages ressurgissent, des voix résonnent.
Un tiroir me prend presque une heure à vider. Je ne peux m’empêcher de m’arrêter sur chaque objet qui s’y trouve. Même la moindre bricole sans valeur réveille en moi tant de choses que je dois parfois m’asseoir de longues minutes pour prendre le temps de replonger dans ces souvenirs. La mémoire est cruelle.
Malgré tout, j’arrive à m’acquitter de cette tâche difficile et très éprouvante, même si la remorque prendra plusieurs jours avant d’être pleine pour la première fois. Mais tant pis, je préfère me ménager et prendre mon temps. Si je n’arrive pas à vider complètement la maison, qui est très grande, avant la fin de mon séjour, et bien tant pis. Mieux vaut que je me protège plutôt que de foncer tête baissée.
Bien sûr, je ne peux m’empêcher de penser à ce boulot. L’aura ? L’aura pas ? Je ne sais plus trop quoi penser. Trop de choses, trop vite. Mais mon imagination cavale, et j’essaie de m’imaginer ce que sera ma vie si j’ai ce poste. Ce que ça impliquerait, les contraintes évitées… Je commence à me dire que si j’ai ce travail, peut-être pourrais-je garder la maison encore quelques années, peut-être aurais-je la possibilité de pouvoir ne pas bazarder toute ma vie comme ça, par contrainte.
Plus j’y pense, plus je suis convaincu. Je garde la maison si je suis pris chez MG.
Mais voilà, rien n’est encore fait. Et si je ne suis pas choisi ? Si tout ça n’avait servi à rien ? Je sais que cette possibilité n’est pas à écarter. C’est 50/50. Soit ça passe, soit ça casse. Mais si ça casse, ça va être terrible. Je n’ose même pas y penser.
Cyril.
Je pense à lui tout le temps. Je voudrais qu’il soit là, avec moi, dans cette maison qu’il aime lui aussi, sur cette île dont il est instantanément tombé amoureux. Qu’il soit à mes côtés dans cette nouvelle épreuve, cette nouvelle étape. Il est loin, et cette séparation me fait réaliser combien je l’aime, combien je me sens perdu sans lui.
Toutefois, je suis heureux de revoir ma famille, de retrouver ces endroits que j’aime, et cette tranquillité, cette quiétude, cette sérénité qui n’existe nulle part ailleurs qu’ici. Et puis, moi qui suis plutôt sauvage, j’accepte sans hésitation chaque invitation à dîner. Même la conseillère financière de la Poste, que j’avais rencontrée l’année dernière au décès de mon père, m’invite chez elle pour le souper ! Toutes ces marques d’attention me touchent et me font du bien.
Il ne manque plus qu’une bonne nouvelle du côté de Montréal pour que ce voyage nécessaire se transforme en vraies vacances.
Mercredi soir, j’invite mon oncle et ma tante au restaurant. C’est bien la moindre des choses, ils ont été là à chaque instant pour mon père, ils prennent soin de la maison depuis qu’elle n’est plus habitée, ils s’occupent de beaucoup de choses et me rendent terriblement service.
C’est ma façon à moi de les remercier. Nous passons une très agréable soirée à discuter de tout et de rien, de la famille, de la maison, du boulot… Nous évoquons certains souvenirs, certains drôles, d’autres émouvants. Nous parlons de Cyril, forcément. Ils l’adorent. Pourtant, ils n’ont fait sa connaissance que l’année dernière et peu de temps. Mais ils ont été charmés, séduits, comme les autres membres de la famille qui l’ont rencontré d’ailleurs. J’ai une chance insolente, exceptionnelle, inouïe d’être avec lui. Dieu, que je l’aime !
Nous quittons le restaurant vers 22 heures. Je raccompagne mon oncle et ma tante chez eux, nous discutons quelques minutes, puis je rentre à la maison.
La lune est pleine, magnifique, énorme,si grosse que le ciel tout entier est devenu son otage. Peut-être y vois-je un présage, car aussitôt rentré chez moi, je me précipite sur le téléphone et compose le numéro de l’appartement à Montréal. J’ai le sentiment que quelque chose se passe, qu’il faut que j’appelle.
Sonneries.
J’entends ma voix enregistrée, je presse la touche dièse. Le système de messagerie prend le relais. J’entre mon numéro d’identification, je suis fébrile.
Il y a un eu un appel. Une voix synthétique me donne la date et l’heure de l’appel et me demande de composer mon code pour entendre le message. Voilà, c’est fait.
Bonjour Marc, ce message est pour toi, c’est Jonathan de MB. Peux-tu me rappeler dès que tu auras ce message ? J’ai une bonne nouvelle à t’annoncer alors si tu peux me téléphoner au XXX-XXXX, poste XXX. Merci !
Je n’en crois pas mes oreilles ! Une bonne nouvelle à m’annoncer… J’AI LE BOULOT !
Je rappelle aussitôt Jonathan et tombe sur sa boîte vocale. Il ne doit pas être à son bureau… je lui laisse un court message, lui disant que j’essaierai de le rappeler un peu plus tard. Je regarde l’heure, il est 16h30 à Montréal, les bureaux ferment à 17 heures, j’ai encore une demi-heure pour tenter de le joindre. Je raccroche, je n’arrive pas à réaliser ce qui arrive !
J’appelle mon oncle, c’est lui qui décroche. Je lui annonce la nouvelle, il est fou de joie et me félicite ! Je lui explique que je n,ai pas encore réussi à parler à la personne des ressources humaines, mais que je vais tenter de le joindre dans les prochaines minutes. Je raccroche et compose le numéro de Cyril qui, à cette heure-ci, doit tout juste quitter le boulot. Il est un peu surpris que je l’appelle à cette heure-là… Je lui annonce la nouvelle, il est fou de joie ! Je lui explique que je ne peux pas rester trop longtemps au téléphone, qu’il faut que j’appelle Jonathan. Il me dit qu’il va appeler nos amis dès qu’il sera à la maison…
Je m’apprête à faire le numéro de Jonathan… Tiens, il y a eu un appel pendant que je parlais à mon oncle… j’interroge le répondeur… c’est Jonathan ! Alors que je parlais à mon oncle, il a eu mon message et m’a rappelé ici, en France. Je le rappelle aussitôt, je trouve ce jeu du chat et de la souris comique.
Cette fois, il répond.
- Bonjour Marc, alors, tu es en France ?
- Oui, comme tu m’avais dit que je n’aurais pas de nouvelles avant début août, et comme j’avais des choses à faire ici, j’en ai profité !
Et il m’explique qu’effectivement, j’ai été choisi pour le poste, et me demander si je suis toujours intéressé. Tu parles, Charles ! Du coup, il m’explique précisément quelle sera ma fonction, le fonctionnement de l’entreprise, m’informe du salaire et me demande si ça me convient. Si ça me convient ? Le salaire est largement supérieur à ce que j’espérais ! Il m’explique aussi que j’ai droit à tous les avantages sociaux (assurance vie, médicale, invalidité, soins dentaires, optiques, etc.), me parle de la cafétéria, de, de, de…
Ma tête en tourne, je suis fou de joie !
Puis il me demande quand je reviens de France. Je lui réponds que je serai de retour au début du mois d’août. Nous nous entendons donc sur la date du lundi huit août. Je devrai me présenter à l’accueil, demander Chantal C. des Ressources Humaines. Ça sera ma première journée.
Puis il prend quelques renseignements administratifs, mon numéro d’Assurance Sociale, mes coordonnées, puis me félicite à nouveau et me dit que nous nous verrons début août. Nous raccrochons, je suis un peu sonné. Ça y est, je l’ai, ce foutu boulot ! Tout est arrangé, plus besoin de stresser… Et puis, c’est décidé, je garde la maison !
Si ce n’est pas le bonheur, ça y ressemble.
Réflexions polymorphes devient mobile
Jeudi 25 août 2005
Pour ceux d’entre vous qui ne veulent pas en perdre une miette, Réflections polymorphes est maintenant accessible sur vos téléphones mobiles. Il suffit de vous y connecter par cette adresse :
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et comme par magie, le carnet s’affichera intégralement sur l’écran de votre téléphone, où que vous vous trouviez.
Explications – Partie 16
Mardi 23 août 2005
La mort dans l’âme, Cyril me conduit à l’aéroport le soir même. Même s’il sait que mon séjour risque d’être assez difficile, et malgré notre séparation de presque trois semaines, il approuve ma décision de faire le nécessaire maintenant.
L’idée de retourner seul en France, dans la maison, ne m’enchante guère. Je ne sais pas vraiment quelle va être ma réaction face à ces souvenirs, un an après. Les affaires de mon père y sont encore en place, comme s’il s’était absenté momentanément… ses vêtements dans les armoires, ses mots croisés, ses objets, ses habitudes…
Il va falloir faire le tri, garder des choses, jeter le reste.
Peut-être est-ce le fait de trop penser à tout cela qui me perturbe, mais je suis malade dans l’avion : au beau milieu du trajet, je suis soudain pris de vertiges, de nausée… Je dois déranger ma voisine qui dort profondément (c’est un vol de nuit) et me lever pour aller aux toilettes, car je sens que je vais tomber dans les pommes si je ne trouve pas un peu d’air frais. J’arrive à me ventiler, à contrôler ma respiration. Je retourne à mon siège, mais ça ne va vraiment pas fort. Évidemment, l’avion à une heure et demie de retard. Henri, mon ex, m’attend à Roissy. Je suis heureux de le revoir, nous sommes restés très proches, très liés. Il sait que je n’ai pas de temps à perdre, je dois prendre le train en début d’après-midi, j’ai déjà ma réservation pour le TGV à destination de La Rochelle, et me mène à Montparnasse. Je le reverrai lorsque je reviendrai à Paris pour retourner à Montréal.
Dans le train, la nausée à fait place à une migraine qui me transperce le crâne. Heureusement, le personnel de bord m’offre de l’aspirine qui calme un peu la douleur. Le train, lui aussi, arrivera en gare avec une heure de retard. Mon oncle est là, il est venu me chercher pour m’amener jusqu’à chez moi. Pendant le trajet, nous discutons de ce que je vais faire lors de ce séjour. Il m’offre de me prêter la remorque que mon père lui avait donnée. Je vais en avoir besoin pour porter tout ce que je vais jeter à la déchetterie.
Une heure plus tard, nous voilà arrivés. Je retrouve la maison telle que je l’avais laissée un an plus tôt, au décès de mon père. Mon oncle me dit qu’ils m’attendent chez eux pour dîner. Je prends une douche, me change… Je ne peux m’empêcher de faire le tour des placards, des armoires. Tout est là, intact. Les chemises, les t-shirts, les cravates, les chaussures. Les vestes et les manteaux. Les chapeaux et les écharpes. Les affaires de ma mère aussi. Son parfum dans les armoires.
J’ai tellement envie de pleurer… mais il va falloir tenir, lutter contre les émotions : je dois vider la maison pour la mettre en vente. Puis je quitterai cet endroit pour ne plus jamais y revenir. Voilà, c’est aussi simple que cela.
La voiture de papa est au garage. Elle démarre au quart de tour, comme si elle m’attendait. Je file chez mon oncle et ma tante pour dîner avec eux. Ce repas me fait du bien, me détend… eux aussi savent à quel point je suis tendu, combien tout cela me coûte. Mais ils m’aident, me soutiennent du mieux qu’ils peuvent. Bernard, mon oncle, me dit qu’il m’apportera la remorque dès demain pour que je puisse commencer mon ouvrage.
Puis nous parlons de choses et d’autres, ils me demandent des nouvelles de Cyril qu’ils adorent, me questionnent sur ce boulot dont j’attends d’avoir des nouvelles, etc. Bernard me dit également qu’il y a des personnes qui sont intéressées par certains meubles et sont prêtes à les acheter.
La soirée se passe ainsi, agréable, distrayante. Mais vers 22 heures, il est temps que je prenne congé : même si je ne me sens pas particulièrement fatigué, ça fait presque 48 heures que je suis debout et il faut que j’aille me coucher.
Arrivé à la maison quelques minutes plus tard, je téléphone à Montréal pour prévenir de mon arrivée sur l’île, pour dire que tout s’est bien passé. Cyril n’est pas là, il travaille, mais je tombe sur nos amis français qui sont chez nous pour tout le mois de juillet.
Une surprise m’attend.
Cédric me dit que Marie à téléphonée, elle a été contactée aujourd’hui même par Jonathan de MG qui lui a posé plein de questions sur moi. En effet, Marie est rédactrice, c’est une amie pour qui j’ai fait quelques petits boulots, et je l’avais inscrite sur la liste des employeurs et des personnes à contacter. En Amérique du Nord, c’est une chose très courante que d’établir une liste de noms des employeurs précédents. Si le futur employeur est intéressé par un candidat et veut obtenir plus d’informations le concernant (sérieux dans le travail, implication, caractère, etc.), il lui suffit de contacter les personnes inscrites sur cette liste. Les questions sont souvent assez directes et personnelles, voire parfois indiscrètes. C’est assez bizarre pour nous, européens, mais c’est dans la culture nord-américaine : l’employé ne doit avoir aucun secret, aucune zone d’ombre pour son patron.
Par contre, c’est un procédé qui n’est généralement utilisé qu’en dernier recours, lorsque l’employeur a fait son choix et qu’il veut s’assurer que c’est le bon. Et c’est bien cela qui m’étonne ! Jonathan m’avait dit que les sélections étaient en stand-by, qu’ils souhaitaient rencontrer d’autres candidats, qu’il était impossible qu’une décision apparaisse avant le début du mois d’août.
Soit Jonathan a juste décidé de prendre de l’avance dans son dossier de candidatures, soit leur choix est fait, et je suis dedans ! Du coup, un espoir surgit, la possibilité d’être sélectionné est à nouveau concrète, d’autant plus que je sais que Marie n’aura dit que du bien de moi ! Mais je tente de tempérer mon enthousiasme, il ne faut pas vendre la peau de l’ours québécois avant de l’avoir vendue.
Cette nuit, je vais avoir beaucoup de mal à trouver le sommeil.
Explications – Partie 15
Dimanche 21 août 2005
Les jours qui suivent sont rythmés par des coups de téléphone avec la cousine, afin de savoir si elle arrive à obtenir les informations dont j’ai besoin avant de mettre la maison en vente. Mon oncle aussi est mis au courant, il sait qu’il n’y a pas d’autre solution de toute façon.
Heureusement, le mois de juillet qui débute est magnifique et me permet de garder un moral plutôt bon. Mais je sais que si la situation ne s’améliore pas d’ici à l’hiver, la déprime va surgir d’un coup. Il faut vraiment que j’aie ce boulot, mais les derniers événements me font douter du succès de mes entretiens. Pourtant, je ne sais pourquoi, quelque chose au fond de moi me dit que non, ça ne peut pas ne pas fonctionner. Trop de signes, trop d’indices, trop de gestes positifs évidents.
Pourtant, ce soudain retournement de situation, cet état d’urgence qui n’en est plus un, m’inquiète. Si ça ne fonctionne pas, je ne sais tout simplement pas ce que je vais faire. Sans doute comme tout le monde dans ce cas-là, continuer à chercher, encore et encore, des jours, des semaines, des mois… en tentant de garder la force de le faire, sans me décourager, sans baisser les bras.
Et ce sentiment de n’avoir aucun but, de n’être rien, de ne rien valoir… d’avoir une vie qui tourne en rond, une existence qui se mord la queue, qui n’en finit plus de se chercher sans se trouver…
Encore une fois, mettre Cyril à l’abri du besoin, du malheur, le préserver à tout prix. C’est en fait la chose la plus importante pour moi. Je l’aime trop pour supporter qu’il puisse être malheureux, peu importe la raison. Je veux pour lui, pour nous, une situation stable et rassurante, pour une vie calme et radieuse.
Voilà ce que je veux, et rien d’autre.
De son côté, Nicole, la cousine, essaie de glaner les infos dont j’ai besoin, mais ce n’est pas évident : son père n’est plus capable de rester seul, il faut qu’il aille en maison de soins et ça lui prend beaucoup de son temps. Je n’ose brusquer les choses, même si j’attends le plus vite possible de savoir ce que je vais faire… car si, par bonheur, j’avais le boulot, je devrais vraisemblablement commencer très vite à travailler. Mais aller en France ne se fait pas comme ça, et puis c’est impossible d’y aller juste pour quelques jours. Je prévois, si je dois y aller, d’y rester pour environ deux semaines, le temps d’y faire ce que j’ai à faire : vider la maison le plus possible, la préparer pour une mise en vente éventuelle.
14 juillet. Je n’ai eu aucune nouvelle de Nicole depuis environ une semaine, le temps passe et je m’inquiète. Je me dis qu’il faut que je l’appelle pour avoir des nouvelles, savoir si elle a enfin les renseignements dont j’ai besoin. Il est six heures du matin ici, donc midi en France. Elle va être chez elle, je peux donc l’appeler.
Justement, elle me dit qu’elle avait l’intention de me téléphoner aujourd’hui même. Oui, elle peut me donner les infos qui me permettent de prendre une décision. Elle a trouvé une personne qui est prête à me racheter certains meubles (les plus petits). Pour les plus gros, il n’y a rien sur l’île, mais sur le continent, un type serait intéressé par les gros meubles. Elle me dit qu’il suffit que j’entre en contact avec lui pour lui montrer ce que j’ai à vendre lorsque je viendrai en France.
Je dois donc réagir vite. Nous sommes déjà à la mi-juillet, je suis supposé avoir des nouvelles pour mon poste à la fin du mois ou début août. Si je dois faire quelque chose, c’est maintenant.
Sitôt raccroché, je cherche sur le Web les possibilités de vols pour la France. Les prix sont assez élevés, mes chances de dégoter un vol aller-retour à un tarif raisonnable pour la France en dernière minute sont très minces. Pourtant, à force de chercher, je trouve : un aller-retour, vol direct Paris-Roissy Air Canada, au prix de 1070 dollars. Incroyable ! Le prix est un peu élevé, mais exceptionnellement bas pour la saison, surtout en dernière minute !
Le départ est ce soir.
Il n’y a pas une seconde à perdre. J’attends huit heures, moment où les réservations ouvrent, pour les appeler et acheter mon billet. À dix heures, j’ai un courriel me confirmant mon achat, avec les informations et mon billet électronique. Tout a été très vite, mais voilà : ce soir du 14 juillet, je vais décoller pour la France. Retour le 1er août.
J’annoncerai la nouvelle à Cyril lorsqu’il me téléphonera pendant sa pause déjeuner…
Explications – Partie 14
Vendredi 19 août 2005
Dès le lendemain, je recommence à me poser des questions.
Alors que l’on m’avait dit que j’aurai des nouvelles dès mardi, aucun coup de téléphone. Je me dis que c’est sans doute normal, qu’il faut quand même un peu de temps, que l’on n’est pas à une journée près. Je vais patienter encore une journée… après tout, mon rendez-vous était lundi, nous ne sommes que mardi.
Mercredi matin. Rien. Je ne peux m’empêcher de me dire que quelque chose ne va pas, qu’il y a un grain de sable dans l’engrenage. Je tente quand même de trouver des raisons positives, mais en fin de matinée, je n’y tiens plus : je dois savoir ce qu’il se passe et appelle Christian.
Il m’explique de non, ce n’est plus lui qui est supposé me tenir au courant mais les Ressources Humaines, que la décision n’est plus entre ses mains, mais du côté des V.-P., qu’il n’a plus aucun pouvoir. Il tente malgré tout de me rassurer en me disant qu’il a entendu parler de mon dernier entretien et qu’il en a eu de bons échos. Hélas, il ne peut rien faire à ce stade-là, d’autant plus qu’il part en congé le lendemain. Il me conseille d’appeler Jonathan des Ressources Humaines si je souhaite avoir des informations sur la suite des évènements.
Je raccroche, je suis amer. Je ton des premières rencontres semble ne plus être là. J’ai dû échouer à mon dernier rendez-vous, quelque chose n’a pas fonctionné. Je me refais le film de l’entrevue, tout me semblait pourtant s’est bien passé… je ne comprends pas.
Je téléphone à Jonathan dès le début d’après midi et lui dis que je suis étonné de ne pas avoir de nouvelles alors que l’on m’avait signifié que j’en aurais dans les 24 heures après l’entrevue. Il me répond que nous sommes en période de vacances, que beaucoup de personnes sont en congé, dont les V.-P., que du coup, le processus est ralenti. Jusque là, rien d’anormal. Mais il ajoute qu’ils souhaitent voir d’autres personnes, faire d’autres entrevues, et que je n’aurai vraisemblablement pas de nouvelles avant début août, soit dans presque un mois et demi !
Je raccroche, effondré. Ils veulent rencontrer d’autres candidats, alors que je pensais qu’à ce stade, sans être le seul encore en course, nous étions deux, peut-être trois. Je suis persuadé que mes entrevues, malgré les apparences, n’ont pas dû les satisfaire. Je ne suis pas à la hauteur. C’est clair et évident, je n’ai que très peu de chance d’être retenu pour ce poste…
La galère, encore et encore. L’idée m’est tout simplement insupportable, inacceptable. Pourtant, l’éventualité de me retrouver sans emploi, sans salaire, semble se concrétiser. Moi qui pensais m’en sortir enfin, je vais me retrouver sans travail et sans entrée d’argent. De plus, l’été n’est pas du tout propice à la recherche d’un emploi, déjà difficile en temps normal. Et puis, l’appartement à payer, et puis tout le reste.
Je dois assurer mes arrières au cas où je n’arriverais pas à trouver un emploi avant plusieurs mois, comme ça a été le cas jusqu’à maintenant. Je téléphone à ma cousine à l’île d’Oléron, lui demande si elle peut se renseigner s’il existe des garde-meubles et des dépôts-vente sur l’île…
Je vais devoir vendre ma maison pour assurer mes arrières. Je dois me séparer de la dernière chose concrète qui reste de ma vie en France, de ma famille, mes parents, mes racines. Cette maison que j’aime plus que tout. Mon pays, mon île.
J’en crève.
Explications – Partie 13
Mercredi 17 août 2005
Maintenant que je sais que je vais être convoqué à nouveau par Jonathan des Ressources Humaines, le stress de l’attente a disparu.
En effet, dès le lendemain, Jonathan me téléphone et m’indique que je dois venir pour un troisième rendez-vous, fixé quelques jours plus tard, pour rencontrer les deux autres vice-présidents. Je demande si Christian assistera aux entretiens, mais Jonathan me répond que non, pas cette fois-ci, que c’est Cintia qui m’accueillera. C’est idiot, mais le fait qu’il ne sera pas là m’ennuie un peu : je me sentais protégé en sa compagnie. Mais bon, je suis un grand garçon, Christian m’a briefé la veille, je suis bien capable de me débrouiller tout seul.
Le jour prévu, je me rends au siège social de l’entreprise, pour la troisième fois. Je rencontre Cintia, une femme au visage très rassurant, au regard et aux yeux magnifiques. Nous allons dans une salle de réunion, puis commencent les questions d’usage. Très vite, je me sens en confiance avec elle, car elle est vraiment très sympathique. De plus, nous avons elle et moi, plus ou moins le même parcours professionnel, ce qui nous rapproche. Nous en discutons, transformant l’entretien d’embauche en un échange d’expériences personnelles… C’est vraiment très agréable. Elle m’explique également qu’ils sont en pleine restructuration, que tout bouge très vite, et qu’il est difficile de savoir comment les équipes de travail vont être formées. Je comprends un peu mieux pourquoi lors de mes précédentes entrevues, les explications concernant le fonctionnement de la partie design n’étaient jamais tout à fait les mêmes.
J’aime ces entrevues qui ne sont pas formelles, sans questions préformatées, qui ne donnent pas l’impression que l’on est un nom sur une liste à qui l’on fait passer un test. D’ailleurs, elle me le dit elle-même : elle a avec elle les fameuses feuilles de papier avec les questions à me poser. Mais elle ne veut pas s’en servir, elle aussi trouve le procédé insupportable.
Mine de rien, nous restons une bonne heure à discuter ensemble. Puis elle me dit que je vais maintenant rencontrer Dominique R., l’un des deux V.-P. Toutefois, elle m’assure qu’aujourd’hui est le dernier rendez-vous. Par la suite, il ne sera pas nécessaire de revenir, ayant déjà assez fait d’entrevues. Elle me dit que Christian me rappellera, vraisemblablement dès le lendemain, pour m’indiquer la suite des événements, vu que le poste à combler est assez urgent.
Puis elle me mène au bureau du VP, me le présente, puis nous laisse ensemble. Dominique est un petit bonhomme, assez souriant, mais qui s’il est aimable, n’est pas une personne avec qui je pense avoir d’affinités particulières. Malgré tout, au cours de l’entretien, je finis par le trouver sympathique. Il me demande qui est mon designer favori, et ma réponse semble lui plaire : nous discutons de design, d’objets, etc. Finalement, l’homme est agréable, le courant passe bien.
Au bout d’une bonne trentaine de minutes, l’entrevue avec Dominique prend fin. Il m’informe alors que je devrais rencontrer un autre V.-P., Daniel, mais qu’il est introuvable. Peu importe, il lui fera part de ses impressions me concernant.
Je dois dire que je suis soulagé de ne pas devoir rencontrer cette troisième personne. L’air de rien, passer des entrevues est psychologiquement et physiquement assez épuisant.
Dominique me raccompagne à l’accueil, nous nous saluons, je retourne à la voiture et rentre à la maison. Je suis crevé, mais excité par ces rencontres intéressantes. Je me sens également un peu perdu : trop de monde, trop d’informations, je ne sais plus trop ce que l’on attend de moi, ce que je ferai si, par hasard, je suis retenu.
Maintenant, il ne me reste plus qu’à attendre demain que Christian me téléphone.
Aujourd’hui…
Mercredi 10 août 2005
… j’ai 39 ans. Comme le temps est passé vite !
Explications – Partie 12
Mardi 9 août 2005
À peine deux jours après mon entretien chez MG, je reçois un coup de téléphone.
- Bonjour, je voudrais parler à Marc, s’il vous plaît.
- Oui, c’est moi.
- Bonjour Marc, c’est Christian de chez MG. Tu vas bien ?
- Oui très bien et toi ?
- Bien merci ! Je peux te déranger deux minutes ?
- Bien sûr, tu ne me déranges pas Christian !
Je me demande quelle est la raison de son appel…
- Voilà, en fait, lorsque tu es venu la dernière fois, tu as rencontré deux Vice-Présidents. Mais en fait, il y en a deux autres qui n’étaient pas disponibles, et il faudrait que tu les rencontres aussi.
- Ah bon !
- Oui, je sais, ça fait beaucoup de monde à voir !
Je suis très étonné, car lors de ma précédente entrevue, il ne m’avait absolument pas parlé de ces deux autres personnes… J’ai vraiment l’impression que la rencontre avec ces deux autres V.-P. n’était pas prévue.
- Cela dit, tu n’as pas à t’inquiéter, ça va être le même genre de rendez-vous que le précédent, avec plus ou moins les mêmes questions.
- Ah bon, d’accord !
Et voilà Christian qui m’explique qui sont les deux autres VP que je vais devoir rencontrer ainsi que le type de questions que l’on va me poser. Jusque-là, je trouve son appel sympathique et courtois, même si assez inattendu. Mais ce n’est rien à côté de ce qu’il va me dire par la suite.
En fait, Christian est en train de me de donner les clés de mon rendez-vous : il m’indique à quel genre de questions je vais être confronté, mais surtout, quel genre de réponses il faut que je donne ! C’est clair, Christian me veut vraiment chez MG ! Il m’explique quelle direction je dois prendre dans mes réponses.
- Voilà Marc, c’est juste pour que tu aies un peu de temps pour te préparer à cette entrevue. Les Ressources Humaines devraient te téléphoner aujourd’hui ou demain pour prendre rendez-vous avec toi.
Je le remercie chaleureusement, l’assurant de le tenir au courant de la suite des évènements, même si je sais qu’il saura tout de son côté. Il me dit que ce n’est rien, que ça lui fait plaisir.
Une fois raccroché, je reste pensif… Il est clair que Christian a pris l’initiative de m’appeler, sans passer par le circuit normal, pour me donner ces précieuses informations. Je ne suis encore qu’un candidat parmi d’autres, et il n’est pas supposé me téléphoner directement, surtout pour ce genre d’appel. Décidément, ce type veut vraiment que j’intègre sa société, et il fait tout pour ça.
Je ne veux pas le décevoir. Je ne veux pas me décevoir. Cette fois, je sais que je vais y arriver.
Explications – Partie 11
Lundi 8 août 2005
Je vis mes derniers jours au bureau relativement bien : le fait de savoir que je ne vais plus devoir affronter l’hypocrisie de Paul est vraiment agréable. De plus, les entretiens avec MG me redonnent espoir. Malgré tout, Paul à vraiment décidé de ne rien faire pour que ces dernières journées me laissent un bon souvenir. Il me donne des projets au compte-gouttes, et lorsqu’ils sont faits, il lasse plusieurs heures avant de m’en redonner d’autres. Du coup, je n’ai strictement rien à faire, chose que je ne supporte pas.
Le dernier mercredi arrive, semblable aux jours précédents… mis à part que mes collègues, ceux qui sont au courant de mon départ (car très peu le savent) viennent me voir et me souhaiter bonne chance, me dire que l’on me regrettera. Mine de rien, ces marques de sympathie sont vraiment les bienvenues.
La matinée passe, je n’ai rien du tout à faire… Peut-être est-ce le fait que je sais que c’est ma dernière journée qui me rend l’attente aussi insupportable, mais je n’ai pas envie de buller ainsi toute la journée. Quelques minutes avant l’heure de la pause-déjeuner, je vais voir Paul.
- Paul, du fait qu’il n’y a rien du tout à faire pour moi, je pense que le mieux est que je parte ce midi.
- Oui d’accord… De toute façon, je crois que tu n’as plus très envie d’être ici…
Sombre crétin.
- Paul, je n’ai aucun problème à être ici, crois-moi, tant que j’ai du travail et des choses à y faire. Mais si c’est pour rester au bureau et regarder les mouches voler, je suis bien mieux ailleurs, c’est certain. Si je viens au bureau, c’est pour travailler… sinon, je ne vois pas l’intérêt.
- OK, d’accord.
Je prends mes affaires, embrasse Cynthia et quelques autres collègues de travail… Nous nous faisons la promesse (que nous tiendrons par la suite) de garder le contact. Bryan me suggère que nous aillions déjeuner ensemble à la pizzeria, ce que je trouve une bonne idée. Malgré tout, comme je suis un garçon poli, je passe par le bureau de Paul pour le saluer. Il est déjà collé au téléphone (comme à chaque fois lorsque quelque chose se passe me concernant), faisant des messes basses avec je ne sais qui… Il me fait un vague signe de la main, moi aussi. Voilà, on est quitte.
Nous quittons la boîte, lui pour manger, moi définitivement, et allons au restaurant.
La conversation que j’aurai avec Bryan sera particulièrement intéressante, riche en informations… Tout ce qu’il me dit corrobore avec ce que j’imaginai et savais déjà : dès le début, j’étais condamné par Paul, il a su mener sa barque et faire couler mon bateau.
Mais je ne suis pas dupe et me dis que c’est sans doute un mal pour un bien. C’est en tout cas ainsi que je veux que ça soit.
Puis je ramène Bryan aux portes de la boîte et lui souhaite bonne chance… Nous continuerons à correspondre de temps en temps par MSN, lui du bureau, moi de la maison. Je saurai ainsi comment se passe l’après-Marc, et que Paul avait décidément tout prévu.
Mais maintenant, je suis libre.