Comme un ouragan

Jeudi 30 mars 2006

Le dos va mieux. Encore quelques petites douleurs, mais rien de comparable aux deux premières semaines. Je m’en souviendrai longtemps, de cette valse dans les escaliers.

Le boulot va mieux aussi. La semaine dernière, extrêmement difficile, finit par se laisser oublier. 25 personnes licenciées mardi dernier, quand même. Comme ça, sans préavis, en quelques secondes. La fameuse restructuration, annoncée à certains, cachée à d’autres. Je fais partie du premier groupe, celui des privilégiés. Quant aux autres… un simple appel de la réception les invitant à se présenter dans une quelconque salle de réunion avec leurs affaires, brève explication d’une minute ou deux, puis carte magnétique restituée sur-le-champ, car il faut partir aussitôt. Pour les quelques effets personnels oubliés au bureau, la plupart du temps, un collègue les récupérera et les rendra à son propriétaire plus tard, en privé. Interdiction de revenir sur le lieu du crime. Ou bien il faut être accompagné, surveillé. On ne sait jamais, au cas où un viré deviendrait fou furieux et déciderait de se venger en vidant le contenu du disque dur de son ordinateur, ou encore se mettrait à tout casser. Bienvenue en Amérique du Nord.

Mais que l’on se s’inquiète pas : la méthode, aussi cruelle, aussi indigeste soit-elle, finira bien par arriver en France. Il suffit de voir ce qui s’y passe depuis quelques jours.

J’ai été très ébranlé par cette journée : à part une personne, toute mon équipe à disparue. Envolée. Supprimée. Le département a simplement fusionné avec un autre, ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi. Mais voir toutes ces filles en pleurs (moi qui ne regarde pratiquement que les garçons, bizarrement cette journée-là, je n’ai vu que les filles), j’ai trouvé l’épreuve très difficile. Surtout quand cette fille de mon équipe s’est effondrée dans mes bras en sanglotant, ne comprenant pas ce qui arrivait, et sentant qu’elle serait appelée elle aussi. Elle avait raison.

Les jours suivants, les téléphones ont beaucoup moins sonné un peu partout. Les cliquetis des souris et les tapotements sur les claviers ont presque disparu. L’écran de bon nombre d’ordinateurs est resté aveugle. Le silence. Le recueillement, presque. Ceux qui restent sont des survivants, comme les miraculés d’un cataclysme.

Bien sûr, on nous a expliqué la raison du pourquoi du comment. Bien sûr, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Bien sûr, la nouvelle organisation semble plus cohérente. Bien sûr, c’est un nouveau départ, un monde meilleur qui s’annonce, une belle vision des choses. Bien sûr.

C’est surtout un beau gâchis.

En ce qui me concerne, me voilà responsable d’une équipe graphique. Je ne sais encore si c’est une bonne chose, vu que c’est ce que je faisais déjà. La seule différence, c’est que maintenant, c’est officiel : j’ai le titre. Je l’ai même vu sur l’organigramme présenté aux rescapés le lendemain de la tempête : mon nom (mal orthographié), entouré d’un joli cadre noir et d’où partait un trait, suivi d’autres noms, juste en dessous. Voilà, je fais dorénavant partie de ceux qui existent.

Quelle aubaine.

La chute de l’histoire

Dimanche 19 mars 2006

Je sais, trois semaines sans avoir rien enregistré, quinze jours sans aucun billet. Mais j’ai un rythme de vie de fou, la faute au boulot : une grosse période de crise qui doit passer et dans laquelle nous nous trouvons encore, sans doute pour au moins la semaine qui arrive.

Même si j’en ai parlé dans un récent billet, le stress est toujours présent et tout le monde en subit les conséquences, ce qui le rend bien difficile à faire disparaître. L’énervement et la fatigue s’accentuent de jour en jour, le corps tente de rappeler régulièrement qu’il ne pourra suivre bien longtemps…

D’ailleurs, le mien m’a lâché cette semaine.

Victime une fois de plus d’insomnie (dont j’ai cette fois identifié l’origine), je décide de quitter la chambre vers deux heures et demie du matin pour descendre à l’étage inférieur et regarder la télé ou lire un peu. Hélas, la tête sans doute ailleurs, je dérape dans les escaliers, rate quelques marches puis pars à la renverse, faisant valdinguer le Powerbook que j’avais dans les mains, en brisant ainsi l’écran (estimation des réparations : plus de 2000 $ avant les taxes) et me tapant violemment le bas des reins sur l’arête d’une marche.

Une douleur sourde me vrille instantanément le dos, je hurle tant elle est aigüe et insupportable. Cyril, alerté par mes cris, m’aide à me relever, car j’en suis incapable. Je me dirige alors tant bien que mal vers le canapé, mais la douleur est si vive que je me sens partir. Je demande à Cyril un verre d’eau avant qu’il ne soit trop tard et que je m’évanouisse.

Heureusement, j’arrive à me ressaisir, et m’allonge afin de faire passer cette horrible sensation de brûlure qui me prend tout le dos. Cyril veut m’emmener à l’hôpital, mais J’arrive à le convaincre que je vais me sentir mieux rapidement, que j’ai juste besoin de récupérer, qu’il peut retourner se coucher.

Je vais rester ainsi deux heures durant, tentant de me persuader que la douleur va s’atténuer et que je vais être capable de l’endurer. Je retourne me coucher vers quatre heures trente, le dos courbé, les reins en feu, mais persuadé que je vais mieux, étant surtout lassé d’être sur le sofa.

Je ne tiendrai pas longtemps. La souffrance que j’endure devient réellement intolérable, et vingt minutes après m’être allongé, je me lève à nouveau pour rejoindre Cyril qui est descendu à l’étage. La douleur enfle à chaque pas que je fais et, en plein milieu des escaliers, je ne peux plus faire un seul pas sans avoir l’impression que l’on m’enfonce des lames dans les reins. Chaque geste m’arrache un cri de douleur et des larmes, impossible de bouger.

Cyril est paniqué, il veut que nous allions immédiatement aux urgences. Je ne peux rien faire d’autre qu’accepter, je comprends que mon état est plus grave que je ne le croyais et que je ne pourrais pas rester ainsi sans soins. Il est cinq heures trente du matin.

Quatre heures et une radio plus tard, nous quittons l’hôpital. Effectivement, je ne me suis pas raté. Aucune fracture, mais le muscle à tout pris, il est complètement écrasé, un vrai hamburger. Le médecin m’a prescrit des médicaments contre la douleur, et des sacs de glace à placer sur la blessure pendant dix minutes, toutes les deux heures. Il voulait que je ne reprenne le travail que lundi, j’ai refusé : trop de choses à faire, mon accident arrive au mauvais moment. Mais y a-t-il un bon moment pour ce genre de choses ?

Malgré tout, je suis bien incapable d’aller travailler la première journée. La deuxième aussi. Je tenterai le vendredi, mais capitulerai en milieu d’après-midi et rentrerai à la maison.

Je passe sur la manière dont s’est passée la convalescence, non pas au niveau du mal lui-même, mais des conséquences de mon absence auprès de certaines personnes au boulot. Disons que je n’ai pas vraiment pu me reposer et que l’on m’a injustement mis la pression alors que je n’avais besoin que de repos. D’ailleurs, si je suis retourné au travail vendredi (et samedi après-midi soit dit en passant), ce n’est pas pour rien. C’était juste pour rassurer une personne qui, semble-t-il, est incapable de faire son boulot si je ne suis pas là, malgré le fait qu’elle soit mon supérieur et donc sensée faire face à n’importe quel problème mieux que moi, aussi gros soit-il. Mais le monde est rempli d’incompétents dont la seule mission est de faire croire qu’ils ne le sont pas.

Donc, que ceux qui me lisent ou m’écoutent ne m’en veuillent pas trop : je n’ai juste pas vraiment la tête à ça en ce moment. C’est simplement une question de patience, je serai de retour bientôt…

Si tout va bien.

Visions cruelles

Lundi 6 mars 2006

Comment peut-on rêver à des choses pareilles ? Quel esprit suffisamment tordu peut imaginer de telles scènes ?

Le mien.

Et je ne sais pourquoi il en est ainsi. Nuit après nuit, ces rêves bizarres peuplent mon sommeil agité. L’autre soir, un avion blanc perdait le contrôle au-dessus de la maison où j’habitais en France et errait comme au ralenti dans le ciel bleu en larguant des bombes qui restaient en suspension dans les airs, attendant d’être heurtées pour exploser. Cette nuit, mes parents et moi, secoués par de terribles disputes et de violents échanges verbaux.

Ces nuits-là me laissent épuisé et, surtout, m’affectent terriblement. J’ai du mal à être de bonne humeur après de telles confrontations, même virtuelles. Je ne comprends pas la raison de ces cauchemars… Quelle culpabilité enfouie en moi me fait voir toutes ces choses affreuses ? Quelle douleur cachée ne s’exprime que par ces visions dérangeantes ? Je n’ai pas la réponse et ne peux que constater les dégâts.

Aussitôt après le décès de ma mère, elle apparaissait presque toutes les nuits dans mes rêves et me disputait sur n’importe quoi, me faisait des reproches de toutes sortes, provoquait d’inutiles querelles, était méchante et cruelle… bref, tout le contraire de ce qu’elle était dans la vraie vie, bien au contraire, on s’entendait très bien. Ces cauchemars ont duré très longtemps… en fait, ils ont disparu il n’y a que très peu de temps, à peine un an. Presque une décennie après leur apparition. J’ai mis ces mauvais rêves sur le compte d’une culpabilité enfouie, due au fait que je n’avais pu assister à la crémation de ma mère, suite à mon accident (je parlerai de ce funeste épisode de ma vie un jour, peut-être). Petit à petit, je suis devenu insomniaque, sans doute afin de m’éviter d’être confronté à ces terribles visions. Inutile de m’étendre sur mes maux de tête et mes migraines, apparus à la même époque.

Quant à mon père, suite à son décès, il apparaissait dans mes rêves de façon bien plus sereine, alors que je ne me suis jamais entendu avec lui. Depuis une année environ, mes rêves étaient redevenus plus tranquilles et plus agréables.

Mais, depuis quelques semaines, et cette nuit en particulier, ils étaient tous deux réunis (ce qui n’était encore jamais arrivé) et la violence des propos, la cruauté des mots échangés dans le songe de cette nuit a dépassé tout ce que j’ai pu rêver jusqu’alors. Je me réveille secoué, tremblant, avec une boule dans la gorge et une horrible envie de pleurer.

Ça recommence.