8 Mars 1996
Samedi 9 juin 2007
Je me souviens absolument de tout, comme si c’était arrivé hier.
Je me souviens quand je me suis mis en pilote automatique sur le périph.
Je me souviens qu’il n’y avait pas beaucoup de monde à 11 heures du matin.
Je me souviens de cette étrange sensation de vide. D’être vide en dedans, je veux dire.
Je me souviens m’être dit que, voilà, ça allait arriver.
Je me souviens qu’il s’est mis à légèrement pleuvoir.
Que l’A3 était presque vide.
Que j’étais à 200 km/h quand j’ai percuté la fourgonnette de plein fouet.
Que c’était au niveau de la sortie Drancy.
Que j’ai entendu mes os se casser, très clairement, très précisément.
Que ça a fait un bruit sec. Le même bruit qu’un cageot en bois sur lequel on marche.
Que j’ai pensé à me protéger la tête de mes bras.
Que je me suis dit que ça ressemblait au début du film de Sautet, Les choses de la vie, quand Michel Piccoli a son accident et que la caméra filme ce qu’il voit de l’intérieur de sa voiture qui fait des tonneaux.
Que j’ai trouvé que ça durait incroyablement longtemps.
Que lorsque je me suis réveillé, un type était penché sur moi et me regardait.
Qu’à travers la lucarne de mon casque, je voyais juste son visage et le ciel derrière lui.
Qu’il me demandait si ça allait.
Que je lui ai dit que oui, mais qu’il m’enlève le truc sur ma poitrine qui pèse super lourd.
Qu’il m’a répondu qu’il n’y avait rien du tout sur ma poitrine.
Que j’ai voulu vérifier ce qu’il disait en regardant moi-même, mais que je n’y suis pas parvenu.
Que j’ai compris que c’était grave.
Que je lui ai demandé où était ma moto.
Qu’il m’a dit qu’il ne savait pas.
Que j’ai appris plus tard qu’entre moi et ma moto, il y avait 200 mètres.
Que je lui ai dit que ma mère allait être incinérée dans l’après-midi.
Que je ne pouvais pas faire ça à mon père.
Qu’il fallait mieux m’achever, là, comme ça, au milieu de l’autoroute.
Il avait peur.
Il était paniqué.
Il m’a dit de ne pas dire ça, de ne pas m’inquiéter, que les secours arrivaient.
Je me souviens dans l’ambulance.
Je me souviens des pompiers et des policiers.
Je me souviens de l’hôpital.
Je me souviens des examens. D’avoir beaucoup attendu.
Je me souviens que je n’avais pas mal, malgré mes deux avant bras cassés. Mes deux poignets cassés. Mon pied brûlé. Mes côtes fêlées/cassées.
Je me souviens qu’ils se parlaient tout bas. De moi.
Je me souviens que ça m’a énervé.
Que je leur ai demandé de me dire ce qu’il se passait.
Qu’ils n’ont rien voulut me dire.
Que j’ai hurlé que, vu ma situation, me cacher des trucs, c’était plus que limite.
Qu’on a fini par me dire que j’avais une fracture au bassin.
Que j’avais 20 % de chance de pouvoir remarcher.
J’ai fini par parler à mon père au téléphone. Froid et distant.
Je ne lui ai rien dit pour les 20 %.
Ils étaient tous là-bas, à la cérémonie.
Ils pensaient tous que j’étais mort.
Je suis resté 5 jours à l’hôpital. J’en suis parti en marchant.
Les infirmières et les médecins ont tous crié au miracle.
Je n’ai jamais souffert physiquement.
La vraie douleur n’est pas toujours visible.
Je n’ai aucune séquelle apparente, à part deux jolies fermetures éclairs à l’intérieur de chaque avant-bras.
Je les trouve affreuses, mais ça plaît aux garçons.
C’est plus tard que j’ai compris.
Que c’était un acte manqué.
Que c’est cette journée-là que tout a commencé.
Je crois que ma mère m’a sauvé.
Je sais que mon père ne m’a jamais pardonné.
C’est un récit ou bien ta vraie histoire ? Si c’est du vrai, j’aimerais en parler. Très touchant.
J’attends une petite réponse sur mybloglog si tu veux pour reprendre ensuite ici.
Delias, les fictions sont rangées dans la catégorie Histoires.
Alors, voilà aussi quelques lignes qui risquent d’être trop simples. Je me demande des fois comment il arrive des bizarreries liées aux dates.
Moi, j’ai eu un accident routier en traversant la rue, une voiture m’a lancé en l’air.
Pas d’énormes conséquences, un trac émotif qui dure 20 ans après, et des gens qui m’ont dit que j’ai fait l’expérience de voler. Je m’en souviens, moi aussi, et je me souviens qu’une main, quelque part, m’a pris et m’a reposé au sol plus doucement. Il y avait là aussi une date correspondante à un décès d’une personne que j’aimais bien.
D’autres choses se sont passées avec des coïncidences pareilles, et moi j’ai une foi basculante, incertaine. Mais je me demande si ce fil alors existe, qu’il faudrait croire, plus. Ou bien que le pouvoir de soi, de notre cerveau devient bien fort quand on s’attache a une idée.
Ton père va te pardonner. Quelque part, un jour, pas pour ton absence, mais pour avoir risqué de ne plus t’avoir, toi aussi. Je t’embrasse.
C’est étonnant ce que chacun peut puiser dans un texte, en fonction de ses propres expériences.
Cette histoire-là, étrangement, n’est pas un mauvais souvenir. Mais je peux comprendre que ça semble un peu pathos (encore !) pour qui lit ce billet.
J’ai voulu raconter la succession de sensations de cet instant charnière, essentiel pour moi, et qui a eu des conséquences importantes dans ma perception et dans le cours de ma vie.
J’ai juste eu beaucoup de chance, les pompiers pensaient ramasser un cadavre, les docteurs pensaient me laisser en chaise roulante. Quant à moi, j’ai toujours voulu m’en sortir pour ne pas en rajouter sur les épaules de mon père. C’est sans doute cette volonté qui m’a sauvé.
C’est tout.